Jacques Rémus

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BERLIN  9, 10 et 11 Novembre 1989

(Souvenirs de ballades le long d'un Mur   -   Jacques Rémus)


Ce texte est un extrait d’un journal personnel. En 1988-89 mes activités normales sont arrêtées car je suis une formation au sein de l’ « Anfiac »: l’Anfiac est un organisme du Ministère de la Culture destiné aux professionnels responsables des établissements culturels et aussi, pour cette promotion, aux artistes responsables de projets : c’est à ce dernier titre que j’y suis. Cette formation, menée avec brio par Denis Arié sera l’avant dernière au sein du Ministère. Durant les 18 mois de cette formation, plusieurs séjours dans des villes européennes sont organisés. J’ai personnellement beaucoup insisté pour que nous allions à Berlin. Les photographies ont été prises avec un tout petit appareil 24x36 rendant les prises de vue nocturnes difficiles. Leur numérisation a ensuite été approximative. Cliquer dessus pour les agrandir.

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Jeudi 9 novembre1989
Berlin, Hotel Frühling am Zoo, sur le Kurfürsterdamm, fin de matinée.

A Berlin depuis samedi dernier, avec le groupe de l'Anfiac dont je fais partie depuis un an, je suis l'un des seuls du groupe à n'avoir pas encore été de l'« autre coté »; trop de choses à faire de ce coté-ci du « rideau de fer », peut-être. Les contacts sont ici, il est vrai, plutôt chaleureux et prometteurs; c’est mon premier séjour à Berlin et je me sens repris dans le même tourbillon de rencontres, de découvertes, d'émotions, de projets, de douces folies des "audio-artistes" que j'ai connus il y a quelques temps à Amsterdam, au Canada ou à New-York.
Pourtant ma curiosité est vive. Je connais un peu les ambiances des pays de l'Est, mais un drôle de vent souffle en RDA avec toutes ces fuites à l'Ouest. Certains du groupe sont allés à des représentations de Brecht, dans le théâtre-sanctuaire (Le Berliner Ensemble), une mauvaise lecture de l'allemand a mené tout une partie du groupe à une pièce de théâtre qu'ils pensaient être un concert de rock (!), d’autres ont voulu aller voir les manifestations qui défraient de plus en plus la chronique mais sont arrivés trop tard.
Les blagues que l'on entend ici sont du genre: "le dernier qui sort de RDA ne doit pas oublier d'éteindre la lumière avant de fermer la porte!".
L'Allemagne de l'Est bouge, craque, dit-on, de tous bords. Je vais passer la journée à Berlin Est. Une réception nous attend au Consulat Français vers 17 heures et nous avons "quartier libre" pour le reste.

Cette semaine je me suis baladé, seul, le long de ce fameux « Mur » que l'on dit de la honte.
J’ai longé en touriste l'enceinte de béton entre le Musée Gropius et le nord de la Postdamerplatz. J'ai pris quelques photos des graffitis ou plutôt des fresques qui recouvrent la totalité de la surface du mur.

Les policiers de l'Est, les fameux "vopos", sont là, visibles dans leurs miradors, à quelques mètres des touristes ou des berlinois qui se promènent.

Il y a des plateformes en arrière du mur, sans doute installées pour les touristes, qui permettent de voir un peu ce qu’il y a de l’autre côté.

De l'autre côté, il y a le no man's land devenu parait-il paradis pour les lapins, mais la chasse à l'homme y est théoriquement ouverte en permanence. Au de là il y a un deuxième mur, blanc celui-là, et des constructions en chantiers. Il y a aussi quelques bâtiments qui semblent, comme le Gropius, avoir échappé à la destruction de 1945.

En fait cette ballade m'a replongé dans les souvenirs des récits, des photos ou des films que j'ai lu ou vu sur la chute de Berlin et le début de son occupation. Mon imagination a vite galopé et m'accrochant aux traces encore visibles (emplacements d'immeubles, tracé de rues, rails de trams, embases de réverbères, blocs indéfinissables de pierres et de béton en ruine), je me suis projeté alors avec une impression un peu morbide ou malsaine dans cette ambiance terrible qui a du être celle des premiers mois qui ont suivi mai 45.
Il est déjà tard, la plupart des membres du groupe doivent être partis. Je ne suis pas pressé d'aller à Berlin-Est, Stéphane non plus.


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Vendredi 10 novembre


Hotel Frühing am Zoo, sur le Kurfürsterdamm, milieu de matinée.

Une page de l'histoire mondiale vient d'être tournée (!), et ce que j'ai vécu hier est sans doute l'un des plus forts moments historiques qu'il m'a jamais été donné de vivre. Je le sais, mais je n'en suis pas vraiment rendu compte tellement la force des émotions m'a submergé.
Hier matin, j'ai pris le train pour l'Est à Zool. Garten, avec Alain et Stéphane ; beau temps et vent calme. Bien sùr à la gare de Friedrichstrasse notre attention est polarisée par le passage de frontière et toutes les installations pour canaliser et surveiller les candidats au séjour dans la République Démocratique d'Allemagne. Je me souviens de l'état un peu crasseux des murs et des portes, mais n'est-ce pas le cliché auquel nous nous attendions ? Je me souviens de la longueur de l'examen de mon passeport, du sourire de la femme qui m'a donné 25 marks de l'est contre mes 25 de l'Ouest qui valent 7 à 10 fois plus dans les boutiques de change.

Je me souviens aussi de l'impressionnante silhouette du jeune militaire posté près de la sortie, sanglé dans son uniforme avec bottes noires et culotte de cheval qui, malgré sa casquette à la soviétique, m'évoque lourdement l'uniforme de la Werhmacht. Nous retrouvant à la sortie nous avons rigolé fort de tout cela, évoquant en particulier l'étrange beauté du visage du militaire
Puis ce fut le premier contact avec les transports en communs de l'Est: un bus articulé, bourré de passagers. Je me suis senti mal de ne pas payer (n'ayant pas de monnaie). J'apprendrai plus tard que l'appareil qui distribue les tickets est un simple levier qui est sans relation mécanique avec le "tronc" où les usagers (certains en tout cas) glissent parfois de menues piécettes d'aluminium léger; le levier sert à débiter un nombre variable de tickets de gros papier gris et mou que l'on doit  composter ensuite dans un petit appareil fixé à une barre du bus et qui fonctionne mécaniquement avec un coup de poing. De là à en déduire que les pratiques de non paiement des transports en commun sont les même dans les bus de l'Est que dans les métros de l'Ouest je ne saurais dire; mais l'idée nous à travaillé, nous autres  en bons français à la recherche des petits passe-droits ou escroqueries de monsieur tout le monde.

Nous sommes passé devant d'imposants monuments néo-helléniques: Berlin a été rasé, mais les places de la Concorde et autres palais Bourbon de la capitale du Reich ont pu être restaurés et les "Yvans" ont bien récupéré le vrai centre de Berlin dans le découpage du « fromage » de Yalta. Deux grandioses guerriers montent la garde devant un temple acropolien qui doit être un monument aux morts, une flamme brille au fond.

Alexanderplatz : là les bombardiers de l'oncle Sam n'ont pas fait de détail; les architectes de Staline et de ses successeurs non plus : tout est "moderne" et en fait presque neuf pour beaucoup de bâtiments; c'est ici qu'est la " vitrine" de l'Est. Après avoir acheté (2 marks !) un prospectus au centre d'information touristique nous sommes allé faire un tour dans l'un des plus grands magasins de la place
Et bien sûr nous avons donné dans l'étonnement puis dans la raillerie qui doivent être rituels chez les touristes de notre genre."1984" ,"Brazil" et "Le meilleur des Mondes" se sont donnés rendez-vous là pour faire rire nerveusement la bande de Tintin et Milou que nous sommes sous la boule de verre de la gigantesque Fernsehturm (tour de la Télévision) qui nous surplombe tel un Big Brother devenu cyclope. Le temps est devenu gris et froid. J'en ai eu marre, nous avions faim, nous avons décidé de prendre un bus vers Prenzlauer Berg et de nous arrêter "au feeling".
Le feeling ne fut peut-être pas génial et le restaurant en tout cas fut difficile à trouver, mais les quartiers que nous traversions se sont mis à ressembler de plus en plus à des quartiers de la banlieue de Prague que j'ai connu il y a un demi douzaine d'années.  Gris, sales, tristes. En fait certains coins du nord de la France ne sont peut-être pas si différents mais notre soif d'exotisme est forte.

Le troquet fut typique, le garçon peu aimable, les murs crado, et les plats fortement indigestes. Interprète de notre délégation je fus remarquablement nul et ne compris qu'une fois dehors que le garçon nous faisait entrevoir de toutes autres perspectives si nous l’avions payé en devises de l'Ouest ! Néanmoins quelque chose d'autre me frappa mais là aussi seulement une fois dehors: les autres clients, qui étaient nombreux (peu de tables étaient libres), semblaient appartenir au troquet; j'ai eu l'impression qu'ils y vivaient et que le soir, pour dormir ils devaient sortir des matelas cachés derrière les boiseries ! Alain, qui avait ses contacts en ville nous a alors quitté et Stéphane et moi avons opté pour une marche exploratoire. De pâtisseries en salon de thé nous errâmes dans un quartier où la pauvreté ne faisait aucun doute; la lèpre des façades des immeubles y semble en accord avec les trottoirs défoncés; c'était l'heure de la sortie des classes, nous étions loin, le soir tombait, nous avons décidé d'atteindre la Unter den Linden en marche forcée tout en léchant quelques vitrines.
La surprenante rencontre d'un groupe de journalistes de France-Info , perdus, mais se rendant au même endroit que nous, ne nous a pas fait prendre conscience que nous allions être au centre du monde, mais que Berlin Est attirait les médias ...
17 heures, nous avons eu du mal à être "disciplinés" pour passer au vert dans les passages cloutés car les attentes sont interminables et les voitures (essentiellement les fameuses Trabants ou "Trabies"), qui font penser à des jouets , sont plutôt rares dans les rues.

La réception au Consulat représentait en fait avant tout pour nous l'espoir de rencontrer, sous le prétexte d'un vernissage, des artistes de l'Est. On nous avait promis que, prévenus de notre passage, ils seraient là. Mais personne !!
Dépités nous avons optés pour les spectacles possibles, histoire peut-être de dépenser nos Marks de l’Est, inchangeables à l’Ouest.
Et là je ne sais pas pourquoi j'ai opté pour le StaatOper (Opéra) où l'on jouait une version (inconnue de nous tous) des Commères de Windsor: peut-être pour le plaisir de l'Opéra ? Cependant, regrettant un peu le "concert rock" où se rendaient d'autres membres du groupe, je m'apprêtais à partager les plaisirs mondains et culturels de la Nomenclatura est-berlinoise.
A 19h 30 nous avons eu nos billets et sommes allés prendre un verre dans le sous-sol de l'Opéra
A 20 heures environ, j'ai essayé de joindre Herr Schräder à la Télévision Est Allemande mais il n'était plus là. On m'a donné son numéro il y a quelques jours, en m'assurant que j'étais sûr de le trouver à cette heure. Je n'avais pu le joindre depuis l'Ouest. Je n'aurais décidemment pas eu de chance avec mon seul contact à l'Est.
Nous n'avons pu savoir si les nombreux fauteuils vides avaient pour cause la faiblesse de ce qui nous fut donné à voir et à entendre ou bien  l'air du temps qui commençait à vibrer sérieusement sans qu'on le sache le moins du monde, mais toujours est-il que avec la discrétion d'un groupe de bons français qui cherche, en meute, la sortie en se trompant plusieurs fois, nous nous esquivâmes à l'entr'acte.
Il devait être 21 heure passée quand nous avons  pris la Friedrichstrasse vers le fameux Checkpoint Charlie (seul autre passage possible pour les gens de l'Ouest). J'ai eu envie de franchir la frontière là bien que mon visa stipula que je devais la refranchir au même endroit qu'à l'allée. Les rues étaient plus que désertes et en arrivant au poste frontière nous avons du sonner pour qu'un policier nous ouvre la porte métallique et bien sûr me refoule. Mes compagnons décidèrent de regagner l’Ouest au plus court. Moi j’avais envie de flâner...
L'aventure allait elle commencer pour moi? en tout cas je me retrouvais seul et plutôt en forme. Le statut d’ «occidental» ici n’est à priori pas vraiment une situation à risque.
J'ai appris comme tout le monde ce matin qu'au même moment l'incroyable nouvelle avait été annoncée aux journalistes à 19h10 (3 petites lignes sagement numérotées 1) 2) & 3)) et que ceux-ci, interloqués, n'avaient pu ou su transmettre clairement l'information aux nouvelles de 20h; ce ne fut que beaucoup plus tard que les gens, enfin informés, commencèrent à réagir, sans trop y croire.

(* Note 1) J'ai appris plus tard l'origine de l'information : Egon Krenz, secrétaire général du Comité central du parti au pouvoir, la SED (Socialistische Einheitspartei Deutschlands) a transmis à 17h30 le projet de résolution du Conseil des Ministres à Günter Schabowski, porte-parole du gouvernement. Le texte prévoit une conférence de presse que Günter Schabowski a tenu à 18h 53 exactement : ce sont "les nouvelles régles de circulation" qui sont  d'un effet ... immédiat (audio). Les journalistes présents auront des difficultés à retransmettre l'information immédiatement car les autres journalistes ont du mal à y croire. Mais le journal télévisé de 20h l'annoncera. Le lendemain matin, le 10 à 9h, à la réunion du bureau politique de la SED, dans une ambiance très morose, Egon Krenz, cherchant un coupable, posera la question: "Qui nous a mis dans ce pétrin?", faisant allusion au fait que c'était Günter Schabowski qui avait lu le fameux communiqué: ce dernier appréciera peu la manoeuvre!
Je suis donc parti en direction de la gare par laquelle j'étais arrivé, mais j'avais envie de traîner. Je suis donc allè vers le Mur intérieur, l'autre.
(A ce point de la narration je dois avouer que l'usage du passé simple, de l'imparfait et des temps qui leur sont liés me gênent, pour rester poli, et je passe au présent, voila!..)
Sur mon chemin une Trabant, garée tous feux éteints sur le trottoir, démarre juste après mon passage: en fait il s'agit d'une voiture de patrouille, militaire, occupée par quatre membres de la VolksPolizei, les vopos qui me frôlent en démarrant dans un nuage de fumée avec le bruit d'un moteur de Solex. Je ne peux m'empêcher de rigoler pensant à un éventuel film comique ou le héros serait amené à contrer ce genre de véhicule soit en le retenant d'un doigt soit en le soulevant et en le renversant sur le coté. Bref je donne dans la suite de nos railleries de cette après-midi tout en découvrant que le Mur est quasi inaccessible de ce coté: en effet des groupes d'immeubles qui ressemblent à des casernes sont construits entre les rues qui longent la frontière et le Mur intérieur, et bien sûr il y a des policiers partout. Un peu dépité je me retrouve cependant à la Porte de Brandebourg.
Là je m'arrête un peu: l'endroit est désert, même devant la légation de l'Union Soviétique. Quelques policiers font le pied de grue devant la Porte elle-même et je ne m'attarde même pas à regarder un petit groupe d'opérateurs qui interviewent une personne pour une (la?) télévision en prenant la fameuse porte comme arrière plan. Si j'avais eu cette curiosité j'aurais peut-être compris plus vite ce qui se passait !
Non, satisfait d'avoir vu la Porte du coté de l'Est et étonné de constater que les trottoirs et les barrières sont installés comme si on y contrôlait encore des passages vers l'Ouest (alors que de l’autre coté depuis des années le Mur barre tout passage), je me dirige tranquillement vers la gare de la Friedrichstrasse.
Il commence à faire frais et je songe avec délice au lit à l'allemande qui m'attend à l'hôtel; mais, envie de gagner du temps ou bien envie de jouer aux petits soldats, je fais ce qu'il ne fallait pas faire: je passe outre une grosse pancarte ou mes yeux refusent de déchiffrer un Verboten ! (Interdit !) pourtant bien gros et bien éclairé et je fonce tout droit à travers un chantier boueux vers la gare que j'aperçois plus loin. Évidemment c'est un véritable labyrinthe et en fait je longe une barrière qui doit donner directement sur une voie ferrée de l'Ouest, la" liberté" est de l'autre coté! Le pire c'est que je ne sais même plus comment sortir, il y a des chantiers partout et il fait noir. C'est alors que deux policiers me croisent ...indifférents, ils ont l'air de rentrer chez eux, un sac à la main, ... Je continue, la gare est toute proche mais il y a des baraquements provisoires dans tous les sens. D'autres policiers me croisent… Policiers ou militaires ? Y a-t-il une différence ici ? En tout cas je suis en train de faire du tourisme dans leur campement et c'est tout simplement en emboitant le pas d'un petit groupe d'entre eux que je trouve une sortie, sous un pont contre la gare. Personne n'a tiqué sur ma présence ici, mon accoutrement (blouson de cuir, petit sac à dos n'a pourtant rien de très local !); l'agent 00Rémus est encore vivant et cherche par contre désespérément le quai pour aller à l'Ouest... Je mets bien un quart d'heure à trouver que l' « émigration » se fait à partir d'un bâtiment à l'écart.

Deux surprises m'y attendent : d'abord une queue, surprenante vue l'heure, mais qui s'avère être de presque une centaine de personnes, ensuite la présence de trois équipes de tournage télé dont une américaine qui parle très haut et très fort (peut être est-ce une phrase à mettre dans un dictionnaire des idées reçues réactualisé?) Je ne m'y attarde pas et essaye plutôt de comprendre ce qui se passe pour mes voisins de queue et en particulier pour un groupe de soviétiques munis de trois à quatre valises chacun et qui n'arrêtent pas de se montrer mutuellement leurs passeports. Faisant la queue avec le groupe des étrangers non berlinois, je ne peux imaginer ce qui se passe dans les autres files d'attente.
Sur le quai je remarque qu'il y a pas mal de monde, genre métro parisien presqu'en pointe, mais le métro pour l'Ouest embarque tout le monde dans le plus grand calme. Puis il nous vide dés la deuxième station et repart tout de suite vers l'est tandis qu'une rame arrive sur l'autre quai pour nous emmener à Zool Garten.
Berlin Ouest, je n'arrête pas de songer à l'Histoire, à celle du Mur en particulier; je songe au choc que doivent avoir ceux de l'Est quand ils débarquent pour la première fois ici, au milieu des boutiques qui regorgent de tout et surtout de ce qu'ils n'ont pas, les sex-shops, les grosses voitures, les étalage de bouffe, de hi-fi, les boutiques de change. Les rues sont désertes. Il fait froid sur le Ku'dam. Je passe devant une cabine et en profite pour donner un coup de fil chez moi à Paris; il doit être plus de 11 heures. Je cherche un « fast food », mais ceux que j'ai repéré sont fermés. En errant dans une galerie marchande je trouve un livre sur l'histoire récente de Berlin et une grosse tablette de chocolat (je n'ai rien boulotté depuis midi).

Content de moi je regagne enfin l'hôtel : Stéphane, qui doit être en train de discuter dans les parages a tout laissé ouvert et allumé, je m'installe: le chocolat est plus que bon mais le livre a l'air assez nul : je regarde les nombreuses photos et je le parcours rapidement. Arrivé à l'épisode de 1961 avec la construction du mur, j'entends alors soudain des klaxons au loin comme pour un mariage! Il doit être plus de minuit. La chambre ne donne pas sur la rue.
Étonné je renfile mon blouson et sors dehors. Une étrange agitation règne dans la rue et sur les trottoirs. Les voitures klaxonnent, certains conducteurs crient. Sur les trottoirs les gens marchent vite dans tous les sens. Tout à l'heure il n'y avait personne ! Ce n'ai pas l'ambiance d'un match de foot et je ne comprend rien ; mais très vite je rencontre Alain que nous avons quitté en début d'après-midi à Prenzlauer: tout excité il m'annonce la nouvelle : les autorités est-allemande viennent d'autoriser l'ouverture des frontières de toute la RDA vers l'Ouest sans condition ni contrainte pour tous les citoyens; en quatre mots Alain, tout excité, me résume la nouvelle: "le Mur est tombé" !
Je remarque alors que parmi les voitures  il y en a qui sont de Berlin Est et qu'il en arrive de plus en plus. En quelques minutes la foule semble doubler, tripler sa densité. Comme les autres piétons je fais un tour en marchand rapidement. Les visages sont hilares. Certains ne retiennent pas leurs larmes. "Il n'y a plus de Mur" le message est passé comme une trainée de poudre et a réveillé, sorti de chez eux des centaines de berlinois, des milliers  maintenant.

Je repasse devant l'hôtel ; les autres sont sortis ,nous échangeons nos impressions; on ne sait plus que dire. L'arrivée de Trabants provoque des hourras et les gens forment un haie d'honneur au milieu de la chaussée; des berlinois de l'Ouest ont pris à leur bord des berlinois de l'Est qui eux aussi, hilares ou larmoyant montrent leur carte d'identité, petit document vert foncé prouvant qu'ils viennent de franchir la frontière sans contrôle. Les klaxons n'arrêtent pas. Stéphane a envie de se faire inviter dans une Trabant.
A plusieurs nous errons dans la foule de plus en plus dense. Au même moment des milliers de scènes des plus touchantes doivent se produire, quelques unes seulement sont pour nous perceptibles: par exemple  devant moi un couple de l'Ouest désigne un autre couple en montrant leur vêtements "typiques" des vêtements de l’Est (pantalon imitation jean's américain et blouson de ski en nylon au couleurs claires) puis leur demandent en riant s'ils sont bien de l'Est et, à la réponse affirmative et non moins hilare de ceux de l'Est, se jettent dans les bras les uns des autres, ne pouvant alors retenir leurs larmes. Un allemand de l'Est, venu avec sa femme et leur gamin (15-16 ans) me dit avec émotion que la dernière fois qu'il était ici, c'était il y a 28 ans. "Achtundtwanzig Jahre" ! (je réalise alors avec les dates du bouquin que j'ai laissé à l'hôtel que 1989 - 1961 = 28).
Tout s'accélère dans la rue, la police commence a barrer l'accès de la Ku'dam aux voitures, il y a trop de monde.
Dans la rue des gens se promènent en tenant au dessus d'eux la première page d'un journal qui n'est qu'un énorme titre "DIE MAUER IST WEG !" (le Mur est parti!).
La foule applaudît. Submergé d'émotions j'essaie de trouver avec Stéphane une cabine libre; il ya des queues partout. Finalement nous en trouvons une dans la galerie marchande où j'ai fait mes emplettes peu de temps "avant": j'en profite pour réveiller à Paris mes proches qui n'en reviennent pas.

Il règne maintenant une effervescence incroyable sur la Kudsdam. Les klaxons n’arrêtent pas. La foule a envahi la rue et se presse contre les voitures qui, une à une, avancent par à-coup au milieu des rires, des applaudissements et des mains qui tapent sur les carrosseries.
A la sortie du métro, devant l’hôtel, des berlinois de l’Est tombent sur le double panneau d’affichage, immense, qui toutes les dix secondes tourne ses milliers de plaques métalliques et montre un texte, une publicité, un dessin ou une caricature. Ils ont l’air fascinés et cette fascination de gosses ahuris fait s’arrêter les berlinois de l’Ouest qui ne regardent pas le panneau, mais qui comme moi, regardent les berlinois de l’Est regarder le panneau.

Ce qui se passe , c’est comme les vagues d’une marée qui monte. C’est lent mais inexorable. Chaque vague est suivie d’une plus grande ; on ne voit pas les gens arriver mais on est de plus en plus nombreux ; il ne s’agit pas d’une manif ni d’une sortie de match de foot, ni de l’ambiance du samedi soir à Montparnasse, non c’est quelque chose d’autre : des gens pleurent, chaque événement m’arrache des larmes moi aussi. Le mur est tombé, tous ces gens parlent la même langue, sont frères depuis toujours et depuis 28 ans un régime terrible a emprisonné la moitié de ces gens . Ce régime est en train de s’effondrer et plus que tout autre chose, c’est cette liberté nouvelle, ces retrouvailles géantes que tout le monde fête ici.
Rien à voir avec mes souvenirs de mai 68, ni encore ceux de mai 81, il s’agit là d’une joie sans douleur, sans lutte désespérée, sans ambigüité. La géopolitique ou même la politique n’est pas au rendez-vous cette nuit. Quelqu’un dans le groupe dira avoir rencontré quelqu’un qui lui aurait dit que ça lui rappelait la Libération à Paris. Mais qui a dit cela, qui a vécu cela ?
Il me vient à l’idée que l’ivresse gagne tout le monde, mais sans boire, uniquement en respirant. Ce pourrait être une définition de l’émotion.

Je ne vois pas la presse ici.

Avec Francis et Stéphane nous décidons d'aller voir ce qui se passe à Checkpoint Charlie ; il est peut-être deux ou trois heures du matin; c'est à 4 ou 5 km de l'hôtel. Curieusement les métros ont l'air de fonctionner mais nous n'avons pas confiance et a après bien des difficultés nous trouvons un taxi. En fait nous aurions pu faire du stop: tout le monde transporte tout le monde.

Taxi.
Nous arrivons à Checkpoint Charlie.
Il n'y a pas de circulation, la frontière est fermée.
Il doit être plus de 3 heures du matin. Une foule de 100 à 200 personnes est massée contre la deuxième barrière : la frontière du mur intérieur des portes métalliques la barre avec un petit mur qui arrive aux épaules. Les gens de l’Ouest sont là, parlent, rient, le sol est jonché de bouteilles de bières. Une grosse femme est là avec un grand balais et n’arrête pas de maugréer très fort en essayant de repousser les bouteilles et divers débris dans un coin, mais les gens n’arrêtent pas de les repousser à leur tour avec leurs pieds ou d’en rajouter.
Il y a une atmosphère assez excitée : les gens qui sont là sont de tous les âges mais une majorité de jeunes un peu loubards (venus de Kreutzberg situé juste à coté ?) et tout le monde est tourné vers les vopos qui sont à quelques centimètres de l’autre coté de la barrière, du mur ; des gens de l’Est arrivent à pied par paquets et les gardes ouvrent une petite porte de métal pour les laisser sortir : ceux de l’Ouest les accueillent par des réflexions joyeuses et il y a une mini bousculade à chaque fois mais l’essentiel des échanges de paroles sont des vannes lancées aux vopos qui ne réagissent pas : sans armes apparentes, sans casquette, dans l’ensemble très jeunes, ils sont là, 20 ou 30, légèrement souriants et peut-être inquiets.

Mais les portes principales sont fermées. Il n’y a pas de voitures qui sortent de l’Est ni qui y pénètrent.
En fait je ne comprend pas si toutes les autres Trabies que nous avons vu tout à l'heure près de l'hotel sont arrivées par un autre point de passage ou si elles sont passés par celui-ci qui a été ensuite refermé avant notre arrivée?
(* Note 2) J'ai appris plus tard que le flot des voitures venant de Berlin Est (Trabant et Wartburg) que nous avons vu près de l'hotel est en fait arrivé par le pont de la Bornholm Strasse situé au nord de la ville. Amassés depuis 21h30 derrière les barrières, des centaines de berlinois de l'Est, à pied ou en voiture, puis des milliers, vont d'abord être soumis à la lente filtration par les services de contrôle des passeports jusqu'à ce qu'à 23h30, sous la poussée de la foule, les vopos abandonnent la partie et ouvrent en grand les grilles. Les autres "checkpoints" seront ouverts plus tard, parfois sous la poussée des berlinois de l'Ouest.

Des gens parlent très fort, un homme en particulier, il me fait un peu peur. Je ne comprends pas ce qu’il dit, mais je l’imagine. Personnage sans doute indispensable des prises de la Bastille et des émeutes historiques ou non, il «fait monter la sauce». Je n'arrive pas à savoir si ses paroles sont des mots d’ordre prêts à mettre le feu aux poudre ou des vannes tombant assez juste dans l’ambiance.

Des jeunes sont monté sur le sommet du mur perpendiculaire (qui joint le mur externe au mur interne) et, éméchés, font semblant de tomber de l’autre coté. Des torches plantées au sol brûlent un peu partout. L’ambiance est chaude mais il n’y a aucun élément de réelle provocation ou du moins s’il y en a, c’est à chaque fois sans suite. C’est une poussée d’une foule disparate qui, s’il n’y avait pas les portes de métal et les vopos, aurait continué à l’Est et serait aller faire la fête dans les rues de Berlin Est !
Pourtant je ne peux m'empécher de penser à la violence de ce qui s'est passé à Budapest, en 1956, à Prague en 1968...
(* Note 3) J'ai appris plus tard que les responsables de l'Armée du Peuple (NVA) sont prets à toute éventualité, y compris militaire. Ordre a été donné (le soir du 9 novembre, à minuit 20) aux régiments de la frontière de Berlin (environ 12 000 hommes) de se tenir prets à agir au niveau d'alerte le plus élevé de la préparation au combat (die Alarmstufe "Erhöhte Gefechtsbereitschaft"). Dans la nuit, aucun autre ordre étant venu préciser celui-ci, le commandement le suspendra de sa propre initiative.((Ouff!))

Tout à coup nous apercevons un homme en uniforme, casquette et imperméable qui vient du poste de l’Ouest, il traverse les groupes amassés près de la petite porte. Son arrivée provoque un léger émoi : c’est un haut gradé de la police.
Il arrive au raz du petit mur et là s’adresse aux vopos qui sont derrière, à deux mètres, dans une large guérite, munis de grosses jumelles sur pied : je ne comprend que le début de sa phrase : « Zum ersten Mal…… » ( pour la première fois…). Ceci est à la fois prononcé à la fois avec le sourire et en même temps avec beaucoup de solennité… Puis il s’en va.
Quelques secondes après une douzaine de vopos se rassemblent derrière la petite porte et, encadrant un haut gradé de l’Est, franchissent la barrière et traversent les gens qui se sont encore plus regroupés.
Tout va alors très vite.. une camera de TV avec projecteur (de lumière) accourt. C’est dans un endroit neutre, derrière un muret à la limite de la réelle frontière Est-Ouest et en plein air que les deux hommes vont négocier une stratégie habituelle (et donc à priori peu originale) de la part des policiers : remettre de l’ordre ! Mais c'est une stratégie qui va se révéler plutôt originale dans ce contexte.
Les policiers de l’Est reviennent à leur point de départ, rentrent derrière leur porte, mais ressortent aussitôt rapidement puis très lentement ils vont former une ligne continue le long du muret aux portes métalliques. Le possible incident est là, semble-t-il, comme l’épée de Damoclès au dessus de nous, mais non, ils repoussent doucement la foule. Certains parlent, les dialogues s’engagent. Mais, cela est palpable, foule éméchée ou policiers, à l’Est comme à l’Ouest, tout le monde VEUT que cela se passe bien.
Et il faut que les voitures puissent passer !
Au bout de quelques minutes, les vopos sont arrivés au trait blanc qui marque la frontière et s’arrêtent.
La grosse femme qui n’a pas arrêté de maugréer depuis tout à l’heure a repris son travail qui peut devenir efficace. Elle doit être employée par l’Est, car les policiers la dépassent sans la repousser.
Les conversations vont bon train. Les vopos sont vraiment très jeunes (jeunes appelés de 17-18 ans ?), des officiers circulent derrière eux en écoutant les conversations, s’en mêlant parfois. Je comprends quelques mots. Mais surtout une allemande, très belle femme, un peu éméchée peut-être, mais gardant un minimum de BCBG, nous traduit les principales rumeurs : tous les gens de l’Est qui passent ne sont plus contrôlés du tout. Ils n’ont même pas de visa. Mais demain à 8 heures, les autorités rétabliront un minimum de contrôle, comme des contrôles que nous avons, nous, à l’Ouest, etc... Un italien est là avec nous qui nous parle de son projet de monter des pizzerias à Berlin-Est dès que c’est possible. À quatre heures du matin, son envie de partir à l’assaut  du marché de l’Est a un côté théâtral  style Marx Brother !
Cependant une deuxième rangée de policiers, armés, ceux-ci, mais de l’Ouest, vient se glisser entre ceux de l’Est et nous et, tournés vers nous, empêchent les bavards un peu éméchés de toucher les vopos. Cependant malgré le brouhaha, tout le monde reste calme. Une image passe dans ma tête, je l’ai vu dans le livre que j’ai laissé à l’hôtel : en 1961, prêts à s'affronter, des chars soviétiques font face à des chars américains à l’endroit où nous sommes !
Pour prendre en photo les deux officiers, j'ai utilisé la fin de ma dernière pellicule, déchirant d'ailleurs les derniers crans. Pourtant j'ai devant moi une scène complètement surréaliste: des forces armées du camp de l'Ouest qui protègent les forces du camp de l'Est! Ces dernières, sans elles, ne pourraient ni maintenir la limite de leur frontière, ni permettre la sortie libre et non contrôlée de leurs ressortissants qu'ils avaient ordre d'abattre jusqu'il y a peu si ceux-ci essayaient de franchir la frontière sans visa. J'espère que des photographes garderont trace de cela.
Des chaussures sont lancées, un groupe entonne en anglais «  We shall overcome… », repris par quelques uns. Mais là surgit un incident significatif : une homme dans la quarantaine, juste à coté de moi, engueule les chanteurs et leur demande de chanter en allemand, puis, comme pour expliquer où il veut en venir, dit fortement mais sans chanter : « Deutschland uber alles !! »… ça y est, me dis-je, ça va péter… mais non la réaction est très nette: après un léger froid, traduit par le niveau de conversation qui baisse soudain après le slogan nazi, la foule joue à l’indifférence et en tout cas fait semblant de ne pas avoir entendu et continue à rire , à discuter, à s’agiter.
Cette réaction est la seule de ce genre que j’ai eu la possibilité de nettement entendre et sentir, mais j’imagine qu’il y en a d’autres comme cela.
Des voitures commencent à sortir de l’Est, et passent à travers les deux couloirs de policiers sous les vivas des gens.
Je vois passer un couple avec deux jeunes enfants dans une voiture apparemment sans bagages : il est plus de 4 heures du matin ; ils ne fuient pas, ils viennent voir…
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Hotel Kudam 10 novembre 1989 (suite)

Le réveil a été difficile. Mais j’ai pris le temps d’écrire en notes rapides tout ce qui vient de se passer.
Une visite au Hebbel Theater nous attend. Petit déjeuner rapide. La rue est illuminée de soleil, mais il fait froid. Les klaxons se sont tus, mais des Trabants sont garées un peu partout et un peu n’importe comment.
J’apprend que le métro a marché toute la nuit, que les berlinois de l’Est ont droit (depuis longtemps) au transports en commun gratuits, aux parkings gratuits et sans PV et que la RDA leur offre 100 Marks une fois dans l’année quand ils peuvent venir à l’Ouest et ceci fonctionne bien sùr aujourd’hui !!
Coca-cola a « vendu » des camions de cannettes en se faisant « payer » en marks de l’Est.
La circulation circule, les piétons piétonnent et l’on dirait que c’est la vie de tous les jours ici, sauf qu’il y a vraiment plus de monde que d’habitude. Mais nous n’avons pas le temps de nous attarder et nous fonçons à notre rendez-vous.
Impression que même si le monde entier se renverse maintenant, le maximum de l’émotion du Mur était cette nuit.
En chemin il apparaît que rien n’est normal. Les rues ne sont qu’embouteillage et bien sûr notre rendez-vous sera très retardé et notre interlocutrice, bien que très intéressante, est visiblement sous l’emprise d’émotions hors de son champ professionnel. Elle nous parle de la tragique « Nuit de cristal » qui s’est déroulée à la même date, un 9 novembre, en 1938.
Je retourne au Checkpoint Charlie.
Les Trabies sont accueillies par une foule dense. C’est le bizutage, les voitures sont secouées (ein, zwei, drei,…..zehn !), arrosées de champagne ou de bière, puis applaudies par la foule. Les policiers retiennent mollement quelques excités du bizutage, mais l’émotion est encore  là, forte, chez ceux de l’Ouest comme ceux de l’Est. Il y a des fleurs par terre.
Je ressent que ce bizutage est quand même un peu choquant, il y a un curieux défoulement toléré. Les "Ests" n’ont pas l’air rassurés, mais sourient. Ces presque brimades se rapprochent de l’humiliation, mais les "Ests" ne sont pas réellement humiliés. Cette ambigüité me trouble.
L’émotion est inversement proportionnelle à l’ignorance (des conditions historiques) de ce qui s’est passé avant.

Retour à Zoogarten : afflux !

Des policiers ou fonctionnaires en uniforme et en civil distribuent des plans (de la ville) aux gens de l’Est car, comme j’ai pu le voir, les plans de Berlin disponibles à l’Est s’arrêtent au Mur et ne donnent aucune indication de ce qui peut y avoir  à l’Ouest qui est comme une zone déserte !
Sur ces plans j'ai rajouté des carrés rouges marquant les points clés décrits dans ces pages.

Près de la station du métro les gens de l’Est rassemblent les paquets de leurs achats. Ils ont dévalisés les magasins de l’Ouest avec leurs dotation de 100 marks ou peut-être de dollars ou marks de l’Ouest clandestins.


Ce qui est frappant c’est la tête des berlinois de l’Est, ils ont l’air assommés, abrutis? Je ne peux m’empêcher de voir plus clairement des signes d’une humiliation. Les Berlinois de l’Est ont l’air un peu condescendants devant leurs cousins pauvres qui s’extasient devant les chaines Hifi ou devant les fruits et légumes…

Je prend en photo, à la nuit tombée, quelques clichés du panneau géant d’information qui fascinait les berlinois de l’Est et qui relate les évènements, minute par minute en souhaitant la bienvenue aux arrivants.
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Hotel Kudam 11 novembre 1989

Hier soir, après avoir écrit mes notes et quelques cartes postales, j'ai passé des coups de fils en France. Je réalise que j'ai commencé à parler de ces évènements au passé. Puis j'ai retrouvé Jeannot, Stéphane, René et sa compagne, on s'est balladé a pied : ambiance !
Mais l’ambiance sonore a évolué : le 9 au soir c’étaient surtout les klaxons, quelques pétards et fusées et surtout des applaudissements qui remplissaient l’espace sonore, tandis que le lendemain, c'est à dire hier, (le 10), les klaxons étaient discrets, il y avait toujours quelques pétards, et par contre beaucoup de fusées! Pas d’applaudissements mais beaucoup de chansons dans la foule, comme par exemple les airs les plus connus des Beatles.
On rencontre partout des équipes de presse.
Bien sûr hier soir on est allé voir le Mur : la foule était éclairée par les projecteurs des caméras de TV qui immortalisaient, avec les nombreux photographes, un grand moment de l'Histoire : les héros qui avec des masses et surtout des petits marteaux et divers  burins ou pics attaquaient le Mur. Le son des nombreux marteaux produisaient comme un crépitement. J'ai ramassé un minuscule fragment pour l'offrir à mon père.
Nous rentrons sur Paris ce matin, je suis sonné, cela fait quasiment plus de deux jours que, sauf un peu ce matin, je n'ai pas dormi. L’avion est à 11 heures, nous sommes au troisième jour après la Chute du Mur, tout devrait être joyeux, mais le temps est froid et gris. Tout à l’air maussade. Dés le petit matin nous avons vu de longues queues des berlinois de l’Est attendant aux portes des banques pour toucher l’argent qui leur ouvre le monde de la consommation de l’Ouest.
Fin
Jacques Rémus